baccalauréat blanc: janvier 1997

 

TEXTE

 

 

Un attentat manqué

4 (...)Ac tum invitata ad epulas erat, ut occultando facinori nox adhiberetur. Satis constitit exstitisse proditorem et Agrippinam auditis insidiis, an crederet ambiguam, gestamine sellae Baias pervectam. Ibi blandimentum sublevavit metum : comiter excepta superque ipsum collocata. Nam pluribus sermonibus modo familiaritate juvenili Nero et rursus adductus, quasi seria consociaret, tracto in longum convictu, prosequitur abeuntem, artius oculis et pectori haerens, sive explenda simulatione, seu periturae matris supremus aspectus, quamvis ferum animum retinebat.

 

5 Noctem sideribus illustrem et placido mari quietam quasi convincendum ad scelus dii praebuere. Nec multum erat progressa navis, duobus e numero familiarium Agrippinam comitantibus, ex quis Crepereius Gallus haud procul gubernaculis adstabat, Acerronia super pedes cubitantis reclinis paenitentiam filii et recuperatam matris gratiam per gaudium memorabat, cum dato signo ruere tectum loci multo plumbo grave, pressusque Crepereius et statim exanimatus est : Agrippina et Acerronia eminentibus lecti parietibus ac forte validioribus quam ut oneri cederent, protectae sunt. Nec dissolutio navigii sequebatur, turbatis omnibus et quod plerique ignari etiam conscios impediebant. Visum dehinc remigibus unum in latus inclinare atque ita navem submergere; sed neque ipsis promptus in rem subitam consensus, et alii contra nitentes dedere facultatem lenioris in mare jactus. Verum Acerronia, imprudentia dum se Agrippinam esse utque subveniretur matri principis clamitat, contis et remis et quae fors obtulerat navalibus telis conficitur. Agrippina silens eoque minus agnita (unum tamen vulnus humero excepit) nando, deinde occursu lenunculorum Lucrinum in lacum vecta, villae suae infertur.

 

6 Illic reputans ideo se fallacibus litteris accitam et, honore praecipuo habitam, quodque litus juxta, non ventis acta, non saxis impulsa, navis summa sui parte veluti terrestre machinamentum concidisset, observans etiam Acerroniae necem, simul suum vulnus aspiciens, solum insidiarum remedium esse putavit, si non intellegerentur; misitque libertum Agermum, qui nuntiaret filio benignitate deum et fortuna ejus evasisse gravem casum; orare ut quamvis periculo matris exterritus visendi curam differret; sibi ad praesens quiete opus. Atque interim securitate simulata medicamina vulneri et fomenta corpori adhibet; testamentum Acerroniae requiri bonaque obsignari jubet, id tantum non per simulationem.

 

 

TRADUCTION

Un attentat manqué

 

4 (...)De plus elle avait été invitée à un festin, afin de dissimuler le crime à la faveur de la nuit. On admet en général qu’il y eut un traître et qu’Agrippine, avertie du piège et ne sachant si elle devait y croire, se fit porter en chaise à Baies. Là, les cajoleries dissipèrent sa crainte : elle fut accueillie avec prévenance et placée à table au-dessus de Néron lui-même. Puis, après avoir, par l’abondance de ses propos , où il passa successivement de la familiarité juvénile à un air grave, comme s’il voulait l’associer aux choses sérieuses, prolongé le banquet, il la reconduit à son départ et l’étreint plus étroitement que jamais en baisant ses yeux et son sein, soit pour mettre un comble à la dissimulation, soit que la dernière vision d’une mère qui allait périr retînt ce coeur, si brutal qu’il fût.

 

5 Une nuit illuminée d’étoiles et rendue paisible par le calme de la mer semblait ménagée par les dieux pour mettre le crime en évidence. Le navire n’avait pas beaucoup progressé, et deux personnes de son entourage accompagnaient Agrippine, Crepereius Gallus, qui se tenait non loin du gouvernail, et Acerronia, qui, penchée sur les pieds de sa maîtresse étendue, rappelait avec joie le repentir du fils et le crédit recouvré par la mère, quand, à un signal donné, voilà que s’écroule le plafond de la pièce sous une lourde charge de plomb; Crepereius, écrasé, mourut aussitôt. Agrippine et Acerronia furent protégées par les montants du lit, qui s’élevaient au-dessus d’elles et qui se trouvèrent assez solides pour résister au poids. Et le vaisseau tardait à se disloquer, en raison du désordre général et parce que beaucoup de matelots, qui n’étaient pas du complot, gênaient même les conjurés. Ensuite, il parut bon aux rameurs de peser tous d’un seul côté et de submerger ainsi le navire; mais eux-mêmes ne s’accordèrent pas assez vite pour cette manoeuvre soudaine, et d’autres, en faisant contrepoids, ménagèrent une chute plus douce dans la mer. Cependant Acerronia, ayant eu l’imprudence de s’écrier qu’elle était Agrippine et qu’il fallait secourir la mère du prince, est assommée à coups de gaffes, de rames, et de tous les agrès qui tombaient sous la main; Agrippine, qui gardait le silence et, par suite, ne se faisait pas reconnaître, - elle reçut pourtant une blessure à l’épaule - en nageant, puis en rencontrant des barques de pêcheurs, gagne le lac Lucrin, d’où elle se fait porter à sa villa.

 

6 Là, réfléchissant à la raison pour laquelle on l’avait appelée par une lettre fallacieuse et traitée avec un honneur particulier, et au fait que, près du rivage, sans être poussé par les vents ni jeté contre les rochers, le navire s’était effondré par le haut, comme une machine sur terre, considérant de plus le meurtre d’Acerronia et regardant en même temps sa propre blessure, elle comprit que la seule parade contre le complot était de ne pas s’en apercevoir. Et elle envoya son affranchi Agermus annoncer à son fils que, grâce à la bonté des dieux et à la fortune de l’empereur, elle avait échappé à un grave accident; elle le priait, quelque effroi que lui causât le danger couru par sa mère, de différer le soin de lui rendre visite; elle avait pour l’instant besoin de repos. Entre temps, simulant la sécurité, elle fait panser sa blessure et soigner son corps; elle donne l’ordre de rechercher le testament d’Acerronia et de mettre les scellés sur ses biens : en cela seulement elle n’usait pas de dissimulation.

Traduction Pierre Wuilleumier, Hatier-Les Belles Lettres 1996

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

QUESTIONS SUR LE TEXTE TRADUIT (50 points): le candidat choisira cinq questions, dont il rédigera soigneusement les réponses, en s’appuyant précisément sur le texte latin.

 

1- Quelle est l’attitude de Néron à l’égard de sa mère, dans le paragraphe 4? Quelles sont les réactions successives d’Agrippine (paragraphes 4-5-6) ?

2- Confrontez la dernière phrase du paragraphe 4 à la dernière phrase du paragraphe 6 : quelles conclusions tirez-vous de cette confrontation ?

3- Quelle est la place du discours dans chacun des paragraphes ? A quels moments interviennent ces discours? Quels sont les objectifs du narrateur, lorsqu’il insère de tels discours dans son récit?

4- Relevez les verbes des propositions principales et indépendantes; analysez et justifiez les temps employés. A l’aide de ce relevé, délimitez et commentez les différentes étapes du récit.

5- Relevez les verbes d’action, et les verbes exprimant une pensée ou une réflexion. Que remarquez-vous? Comment Tacite a-t-il composé ce passage ? Pourquoi?

6- Analysez les rôles respectifs des dieux, du hasard, et de la réflexion humaine dans ce passage .

7- Quels portraits de Néron et d’Agrippine dessine ce passage( Analysez notamment le rapport mère/fils) ? Quel est, dans ce passage, le parti-pris de Tacite?

8- Analysez le rôle des 4 personnages secondaires de ce passage. Pourquoi Tacite les évoque-t-il?

9- Précisez le statut du narrateur, en étudiant le jeu des points de vue, les focalisations.

 

 

 

 

 

 

Baccalauréat blanc : corrigé des questions

1°) a) attitude de Néron à l’égard de sa mère

invitata est ... ut occultando facinori... ; simulatione...

blandimentum...comiter excepta...familiaritate juvenili...artius oculis et pectori haerens

super ipsum collocata...seria consociaret...prosequitur abeuntem...

  1. réactions successives d’Agrippine

&4 an crederet ambiguam...sublevavit metum

&5 recuperatam matris gratiam per gaudium memorabat : mais c’est Acerronia qui parle !

dernière phrase : silens eoque minus agnitam ?

&6 reputans fallacibus litteris accitam, honore praecipuo habitam

observans

aspiciens

                       solum remedium esse putavit, si non intellegerentur

misit Agermus qui nuntiaret filio benegnitate deum et fortuna ejus...quamvis exterritus visendi curam differet

securitate simulata

2°) Introduction : échec du plan ; rapprocher le & 4 (periturae) du & 6 (medicamina vulneri adhibet)

&4 sive explenda simulatione, seu...

&6 securitate simulata...id tantum non per simulationem...

  1. points communs : simulatio : s’applique à Néron comme à Agrippine ; rapport au pouvoir, à la cour ; Observation de Tacite ; insistance de Tacite (cf la formulation et la place : mise en relief)
  2. différences :&4 : jugement hypothétique ; quelle est l’opinion de Tacite ? Pourquoi émet-il deux hypothèses ? R. Néron est trop monstrueux ;T le souligne par l’alternative

&5 jugement clair de Tacite, qui dénonce l’avaritia d’Agrippine ; coup de griffe , plus courant, du moraliste.Ironie, après avoir souligné la relative grandeur du personnage dans tout le reste du paragraphe.

5°) &4 verbes d’action : invitata erat ; exstitisse proditorem ; sublevavit ...etc ; prosequitur...haerens. verbes de " pensée " : ut...adhiberetur ; an crederet...

&5 verbes d’action : erat progressa ; ruere ; pressus est ; protectae sunt ; impediebant ; clamitat ; conficitur ; nando ; vecta ; infertur. Verbes de " pensée " : memorabat

&6 verbes d’action : accitam,habitam,concidisset ; misit qui nuntiaret ; adhibet ;jubet. Verbes de " pensée " : reputant,observans,aspiciens,putavit,intellegeretur

QUI AGIT ? 1) Néron&4 ; 2) ses instruments &5 3)Agrippine &5 4) son instrument &6 ;5) Agrippine &6

QUI REFLECHIT ? 1) Néron et Agrippine &4 ; 2) personne &5 ; 3) Agrippine &6

On a une sorte de triptyque, avec prééminence de la réflexion dans le &6

- culmination de l’action dans la narration du piège et de son échec

- les hésitations et les intentions préparent cette narration, lui donnent du relief

- le personnage d’Agrippine, ici victime qui échappe par deux fois à son sort, sort grandi de l’épisode :           " héroïne " rescapée ;femme de tête ;réaction maîtrisée

            donc Néron n’en paraît que plus monstrueux

6°)Les dieux : &5 dii praebuere : non complices de l’empereur (qui pourtant est qualifié traditionnellement de divus...) ; mais ils n’interviennent ni ne jugent : ils se contentent de témoigner... &6 : benegnitate deum : ironie d’Agrippine, qui parle par antiphrase ; estime-t-elle que les dieux la protègent ? ou qu’elle a eu la chance de s’en sortir, en susant néanmoins de ses propres forces ?

le hasard : &5 forte validioribus quam ut...(positif) ; quae fors obtulerat (négatif) ; occursu lenunculorum (positif) : divers aspects ; pas de jugement clair de Tacite ; seule la réflexion d’Agrippine, qui supprime la possibilité d’intervention du hasard, compte : &6 non ventis acta, non saxis impulsa : le plan d’Anicetus, fondé sur le maintien des apparences, a échoué ;

&6 fortuna ejus : retournement ironique, encore une antiphrase.

La réflexion humaine : &4 ut...adhiberetur (Néron) ; crederet (Agrippine) ; projets et méfiance &5 visum dehinc remigibus... nec consensus...imprudentia... : la réflexion improvisée échoue autant que l’absence de sagesse ; mais cette dernière est mortelle ! &6 reputans...etc : force que donne la réflexion dans un monde où tout est calculé : le monde du pouvoir.

7°) portrait de Néron &4 : meurtrier calculateur, et sournois : ut nox adhiberetur... ; tracto in longum convictu ; ferum animum. Hypocrite et psychologue sur le double plan de l’affection et du respect (cf plus haut)

portrait d’Agrippine : méfiante &4, mais femme, conformément aux prévisions (facili feminarum credulitate ad gaudia... cf echo d’Acerronia &5) ; femme d’action &5 (cf le tamen dans la parenthèse : héroïsme souligné),&6 (ne se soigne qu’après avoir réfléchi, et agi)

apport mère/fils : ressemblance entre les deux (simulatio ) ; grand besoin pour A. d’être reconnue comme mère , affectivement (voire sensuellement) et honorifiquement (&4 et 6) ; en même temps, méfiance relative (&4) et lucidité rapide, amèrement ironique (&6)

parti-pris de Tacite : valorisation relative de la mère pour faire ressortir la monstruosité du fils parricide, mais aussi pour égaliser les deux protagonistes (souci de tension dramatique) ; jeu de contraste entre la mère presque hissée au niveau d’une héroïne (&5) et le fils fourbe ; entre les caresses (4) et les coups, la blessure, la tentative de meurtre (5 ;6) ; entre les paroles et les actes.

8°)Quatre personnages secondaires (voire 5, si l’on considère le proditor)

Creperius Gallus : a) garantie de sécurité ; accentue donc le choc de l’événement (antithèse calme/danger) ; b) meurt : prouve que le piège aurait pu fonctionner, donc souligne le rôle du hasard.

Acerronia : a) confidente rassurante : tableau intime et joyeux (accentue le choc de l’événement) ; b) imprudentia, donc mort : prouve que le piège aurait pu bien fonctionner, malgré la péripétie, et souligne à la fois le rôle du hasard et " l’héroïsme " d’Agrippine

" L’équipage " : personnage collectif (il pense et il agit) : instrument de Néron, dont il a les caractéristiques :a)fortes contradictions, d’où trouble ;b)obstination dans le meurtre ; renforce l’élément dramatique

Agermus : instrument et représentant, voix, d’Agrippine

Rôle essentiel : tous ces personnages font ressortir les enjeux dramatiques, les péripéties..

9°)rôle du narrateur

Focalisation externe majoritaire : ce sont les faits qui par leur présentation permettent de juger (&4 et5) ; tout le centrage se fait néanmoins sur le personnage d’Agrippine, ce qui est normal puisque c’est le personnage principal du passage (sauf dans le & 4, où il y a plutôt prééminence de Néron)

Narrateur souvent omniscient (&4 et 6) : peut entrer à son gré dans les pensées, les intentions des personnages. L’historien est aussi psychologue...et quasiment romancier.

3 interventions nettes : dernière phrase des &4-6, première phrase du &5 : l’historien devient ici moraliste, comme c’est de règle dans l’antiquité latine.